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New York

Un an plus tard

 

C’était une chose que de croire à l’existence des fantômes, mais c’en était une autre que de croiser des revenants dans la rue – a fortiori quand on les avait connus de leur vivant. Sweeney habitait New York depuis un an. Auparavant, la jeune femme avait vécu à Clayton, une petite ville où elle connaissait de vue la plupart des gens, les vivants comme les morts… À New York, ils lui étaient tous inconnus, aussi pouvait-elle feindre de ne pas voir les visages translucides qu’elle croisait dans la rue.

Le petit Sam Beresford avait été le premier disparu qui lui fût apparu. Ces manifestations de l’au-delà restaient imprévisibles, mais Sweeney y répondait à chaque fois, si bien que les habitants de Clayton n’avaient pas tardé à la regarder d’un drôle d’air. La jeune femme avait déménagé avant qu’on ne la montre du doigt.

La mégapole lui convenait mieux. Et il y faisait plus chaud… En effet, depuis qu’elle voyait des fantômes, elle souffrait d’hypothermie. Ce phénomène déplaisant, qui durait depuis un an, allait empirant.

Ce jour-là, un matin de septembre, Sweeney frissonna dès le réveil. La jeune artiste se leva, ôta son pyjama à la hâte et enfila un survêtement. Elle se rendit dans la cuisine. La première tasse de café la réchauffa. La deuxième lui arracha un soupir de bien-être. Elle s’apprêtait à se resservir quand le téléphone sonna.

Qui donc pouvait bien l’appeler à — Sweeney regarda la pendule - 7 h 43 ? Elle reposa sa tasse avec irritation et décrocha le téléphone mural.

— C’est Candra ! annonça une voix chaleureuse. Je m’excuse de vous appeler si tôt, mais je voulais être sûre de vous trouver chez vous.

— Bien vu ! répondit Sweeney, finalement ravie de ce coup de fil.

Candra Worth, qui dirigeait la galerie où exposait Sweeney, eut un rire sensuel.

— Pourriez-vous passer vers 13 heures ? J’aimerais vous présenter des amis, les McMillan. Ils souhaitent qu’on fasse leur portrait. J’ai aussitôt pensé à vous.

— Vous pouvez compter sur moi, lui affirma Sweeney, bien qu’elle eût préféré travailler toute la journée sans s’interrompre.

— Parfait. Alors à tout à l’heure.

Sweeney raccrocha, frissonnante, et se resservit du café. L’idée de rencontrer des clients potentiels ne l’amusait pas, mais elle avait besoin de ce travail. Peu après que la jeune femme eut commencé à voir des revenants, sa peinture avait pris une orientation bizarre. Ses paysages et autres natures mortes, d’un classicisme léché, avaient laissé place à une créativité tumultueuse. Ce qui l’inquiétait. Ses couleurs, qui avaient toujours eu la translucidité des aquarelles, alors même qu’elle peignait à l’huile, étaient devenues presque violentes, peu réalistes. Elle n’avait rien montré à Candra depuis des mois, et même si ses anciennes œuvres se vendaient encore, il lui faudrait bientôt renouveler le stock disponible à la galerie.

Sweeney n’appartenait pas à l’avant-garde, et devait à Candra d’obtenir des travaux annexes. La directrice de la galerie Worth la mettait en rapport avec les clients appréciant une approche plus traditionnelle de la peinture et lui assurait ainsi un revenu régulier, presque lucratif. Par ailleurs, lorsque l’artiste avait émis le désir de quitter Clayton, un an plus tôt, c’était Candra qui lui avait trouvé un appartement.

Au départ, Sweeney n’avait pas souhaité vivre à New York, même si les températures y étaient plus clémentes qu’à Clayton, qui se trouvait au bord du Saint-Laurent, à l’est du lac Ontario. Elle avait d’abord envisagé de s’installer à Miami, mais Candra avait su la convaincre et elle ne le regrettait pas. Elle ne connaissait personne dans cette grande ville. Aussi, lorsqu’elle croisait des fantômes, ne se sentait-elle nullement tenue de les saluer. New York recelait par ailleurs une mine de personnages – vivants, ceux-là. Cette multitude de visages fascinait Sweeney, qui les observait à l’envi. La jeune femme réalisait de plus en plus de portraits. Grâce à cette activité, elle parvenait à maintenir son découvert bancaire dans des limites acceptables.

Sweeney payait un loyer raisonnable pour une aussi grande ville. Elle occupait un appartement dont le propriétaire n’était autre que le mari de Candra. Richard Worth avait fait fortune à Wall Street et ne devait sa réussite qu’à lui-même. Sweeney l’avait rencontré à deux ou trois reprises, mais s’était à chaque fois tenue aussi éloignée que possible du personnage, qu’elle trouvait plutôt intimidant. C’était le genre d’homme qui ne devait pas hésiter à briser quiconque se plaçait en travers de son chemin. Aussi Sweeney gardait-elle ses distances avec lui.

L’immeuble, assez vétuste, était situé dans un quartier sans grand intérêt. Cependant, le quatre pièces qu’elle occupait possédait d’immenses fenêtres. Elle songeait parfois qu’elle se serait volontiers contentée d’une grange, à condition toutefois qu’elle offrît une aussi belle lumière – et le chauffage central.

Le café avait eu raison de ses frissons. Cette impression de froid, qui ne la quittait pas de la journée, était à son comble le matin. Sweeney aurait volontiers consulté un médecin, mais chaque fois qu’elle s’imaginait décrivant ses symptômes, son bon sens l’arrêtait. « Depuis un an environ, j’ai la capacité de voir des fantômes. Depuis, je grelotte tout le temps. Oh ! et puis les feux passent au rouge dès que je m’apprête à traverser. Mes plantes fleurissent hors saison. Dites-moi ce qui ne va pas, docteur… »

Impensable ! On l’avait assez montrée du doigt dans son enfance. Être une artiste la singularisait déjà. Elle ne tenait pas de surcroît à passer pour folle.

L’année qui venait de s’écouler avait été éprouvante à bien des égards pour Sweeney. Tous ces phénomènes étranges survenus dans sa vie l’avaient déstabilisée. Elle-même avait changé, même si elle parvenait encore à le cacher aux autres. Et pour couronner le tout, elle semblait à présent s’égarer dans son art.

Elle alluma la télévision et prépara son petit déjeuner – des corn-flakes sans lait, celui-ci étant froid. Une publicité pour le Coca Light conclut agréablement son repas. L’acteur vedette du spot était affreusement sexy. À la fin, la jeune femme transpirait presque. Peut-être avait-elle trouvé le remède à son hypothermie : s’installer plus souvent devant le petit écran.

Après avoir travaillé plusieurs heures dans son atelier, Sweeney se souvint qu’on l’attendait à la galerie. Elle se surprit à mettre une jupe, elle qui ne portait que des jeans. Une tache rouge vif attira son regard dans sa penderie. Sweeney repoussa les cintres vers le fond et décrocha un pull-over de sa tringle. On lui avait offert ce chandail pour Noël, trois ans plus tôt. Elle ne l’avait jamais mis et n’avait même pas enlevé les étiquettes. C’était l’occasion de l’étrenner.

Un coup de brosse à sa crinière rebelle ne lui ferait pas de mal non plus. Elle considéra les choix possibles : une queue-de-cheval qui lui donnerait des airs d’écolière ; un chignon dont s’échapperaient des mèches aguicheuses ; ou bien les cheveux dénoués. Elle opta pour cette dernière solution, et s’employa à discipliner ses longues boucles rebelles du mieux qu’elle put.

Sweeney tenait cette chevelure de sa mère, laquelle avait une prédilection pour les teintures rousses et les tenues voyantes. Sa fille, en réaction contre cette débauche de couleurs, avait toujours gardé sa teinte naturelle, le châtain. Une couleur moins tape-à-l’œil, mais rehaussée de quelques reflets flamboyants qui lui valaient des regards admiratifs.

Lorsqu’elle fut prête, Sweeney étudia son reflet dans la glace d’un œil critique. Elle jugea sa mise discrète. Mince, de taille moyenne, elle avait les yeux bleus et, à trente et un ans, une peau parfaitement lisse. Sa jupe noire s’arrêtait juste au-dessus du genou. Ses chaussures, bien que confortables, restaient élégantes. Quant au chandail rouge… il se révélait magnifique. Sweeney faillit l’enlever, puis se ravisa : cette couleur lui plaisait trop.

Un maquillage léger semblait s’imposer. Elle se limita à du mascara et à du rouge à lèvres – afin de ne pas ressembler à une pute… ou à sa mère, lui souffla son inconscient. Sweeney méprisait et l’apparence et le comportement de celle-ci. Que toutes deux soient artistes instaurait une ressemblance suffisante à son goût.

Elle choisit deux portraits qu’elle avait réalisés récemment et les glissa dans une chemise afin de montrer son travail au couple que voulait lui présenter Candra.

Son book sous le bras, Sweeney prit le chemin de la galerie. Le soleil lui procura une délicieuse sensation de chaleur. Les New-Yorkais étaient habillés comme en été, excepté les hommes d’affaires, qui semblaient ne jamais quitter leurs costumes et leurs cravates, pas même pour dormir. C’était un plaisir que de marcher par ce beau temps. Sweeney arriva au carrefour où se tenait son marchand de hot-dogs favori et s’arrêta devant sa boutique ambulante.

Toujours souriant, le visage du vieil homme respirait la bonté.

— Les vieux comme moi devraient laisser la place aux jeunes ! avait-il lancé à Sweeney, la semaine précédente, après lui avoir avoué son âge – soixante-huit ans.

Le marchand ne semblait pourtant pas disposé à se retirer. Elle l’avait remarqué la semaine où elle était arrivée à New York. Depuis lors, elle passait le plus souvent possible devant la boutique du vieillard, dont les traits la fascinaient.

Sweeney avait fait quelques esquisses de lui, à la hâte cependant : elle ne tenait pas à ce qu’il le remarque et perde son naturel. Elle n’avait pas réussi à rendre son expression – celle d’un homme en paix avec le monde, et qui savourait la vie. C’était cette absence de cynisme, cette fraîcheur enfantine que la jeune femme mourait d’envie de reproduire sur une toile.

— Tenez, Sweeney !

L’homme lui tendit son hot-dog, en échange de quoi elle lui donna un dollar. Elle coinça sa pochette contenant ses dessins entre ses jambes et arrosa le sandwich de moutarde.

— Vous êtes toute belle, aujourd’hui. Un rendez-vous galant ?

Sûrement, oui. Elle n’avait pas eu de rendez-vous avec un homme depuis… au moins deux ans. Probablement plus. Sans qu’elle en éprouve le moindre regret.

— Le boulot, répondit-elle en mordant dans son sandwich.

— Dommage, dans une tenue aussi sexy !

Le vieil homme fit un clin d’œil à Sweeney, que ce compliment étonna.

Elle, sexy ! La jeune femme préférait s’immerger dans son travail. Pourquoi s’inquiéter de l’opinion – ou de la fidélité – d’un amant à son égard ?

À l’université, Sweeney avait sacrifié au rituel amoureux, plus par conformisme qu’autre chose. Elle n’avait pas ressenti d’émoi sensuel depuis…, eh bien depuis le matin même ! La publicité pour le Coca Light l’avait curieusement troublée. Ces émotions tardives la déconcertaient, elle qui s’était crue jusque-là maîtresse de ses sens – elle n’oubliait pas que les pulsions sexuelles gâchent la carrière artistique de tant de femmes, ou du moins la relèguent au second plan.

— Vous allez tous les tomber, dans une tenue pareille ! insista le marchand de hot-dogs, adressant à Sweeney un nouveau clin d’œil.

Curieux. Elle n’aurait jamais pensé que cette jupe toute simple et ce pull puissent la mettre à ce point en valeur. Le rouge du chandail, sans doute. Les New-Yorkais s’habillent en noir. Sweeney se demandait parfois si un seul habitant de cette ville possédait ne serait-ce qu’un vêtement d’une autre couleur. Je dois ressembler à un cardinal parmi une nuée de corbeaux, songea-t-elle. Sans compter que sa coiffure ajoutait à son élégance. Elle portait même des boucles d’oreille…

La jeune femme poursuivit son chemin. La galerie se trouvait cinq cents mètres plus loin – juste le temps de finir son sandwich. Il convenait de faire impression sur les McMillan.

Candra veillait aux intérêts de ses artistes – y compris les moins cotés, dont Sweeney. Mrs Worth savait de plus attirer les clients. Il y allait des bénéfices de sa galerie. Elle n’avait pourtant pas à se préoccuper de sa situation financière ; la fortune de son mari pourvoyait à ses caprices les plus dispendieux.

Le visage de Richard Worth s’imposa à Sweeney, qui en ressentit un certain malaise. Elle aurait aimé faire le portrait de Mr Worth, mais elle s’imaginait mal le lui demander. Ses traits étaient anguleux, son regard acéré… Elle l’imaginait sur les docks, ou bien au volant d’un poids lourd – mais pas dans un costume italien à trois mille dollars.

Candra et son mari paraissaient si mal assortis ! Mrs Worth était une femme distinguée, mais son élégance – cheveux châtains mi-longs, yeux noisette, tailleurs de grands couturiers – était commune à des milliers d’Américaines. Son charme résidait dans sa nature avenante. Richard, lui, se montrait beaucoup plus froid que son épouse. Tous deux étaient mariés depuis dix ans, Sweeney, qui les avait vus ensemble en diverses occasions, s’interrogeait sur leur relation. L’homme d’affaires paraissait trop glacial, trop stakhanoviste pour plaire à une femme chaleureuse comme Candra, mais il arrive que des êtres très différents s’entendent bien. Richard cachait sans doute des facettes de sa personnalité.

Comme Sweeney arrivait au coin de la rue, le feu changea de couleur, autorisant les piétons à traverser. Elle s’était habituée à de tels privilèges. Certains conducteurs paraissaient sidérés par la brièveté du feu vert, ce qui ne manquait jamais de l’amuser. Elle se retenait à chaque fois de leur adresser un sourire narquois.

Elle finit de manger son hot-dog, jeta le papier dans une corbeille et s’essuya la bouche. Les passants allaient, le visage fermé – ou bien parlaient dans leurs téléphones portables, évitant tout contact visuel avec leurs semblables. Ce qui permettait à Sweeney de les observer à son gré. À New York, même les fantômes se montraient peu communicatifs.

Cette variété de visages restait une source d’inspiration constante pour l’artiste qu’elle était. Alors qu’à Paris… Ce nom seul suffisait à l’agacer. La capitale française comptait une foule d’artistes imbus d’eux-mêmes – comme sa mère. Sweeney se sentait exclue de la communauté artistique parisienne – de même que des milieux de l’art new-yorkais. Cependant, dans la mégapole américaine, la jeune femme jouissait d’un merveilleux sentiment d’anonymat. Sweeney ne comptait pas passer sa vie à New York, mais pour l’heure, elle s’y plaisait.

La galerie se nichait, discrète, derrière deux doubles-portes vitrées. Celles qui donnaient sur la rue étaient à l’épreuve des balles, selon la volonté de Richard Worth. Elles arboraient une inscription simple, en petits caractères : « Galerie Worth. » Sweeney approuvait une telle sobriété.

On ne pouvait pénétrer dans les lieux sans remarquer Kai. Cet Adonis justifiait le déplacement à lui seul. Il occupait le poste de réceptionniste, mais sa fonction n’était pas clairement définie. Le jeune homme plaisait aux clientes. Il avait des cheveux mi-longs, d’un noir de jais. Ses yeux bridés, ses pommettes saillantes, sa bouche sensuelle – sans doute était-il d’origine polynésienne – lui valaient de poser pour des photographes et lui assuraient quelques revenus supplémentaires. Le soir, il suivait des cours d’art plastique. Un garçon très occupé.

Sweeney soupçonnait Kai et Candra d’avoir une liaison. L’exercice de la peinture avait aiguisé son sens de l’observation et elle avait surpris entre eux, à plusieurs reprises, un échange de regards suspects, et même suggestifs. Sweeney se demandait si le réceptionniste était amoureux de la directrice de la galerie. Dans l’affirmative, Candra ne pourrait s’autoriser à répondre à de tels sentiments : les dollars de Richard éclipsaient le charme de Kai.

Le jeune homme se leva de son fauteuil et contourna son bureau, d’où il surveillait les allées et venues dans la galerie. Il se dirigea vers Sweeney, tout sourire.

— Sweeney. Oh Seigneur !

Le play-boy reluqua la plasticienne de la tête aux pieds.

— Vous êtes vraiment sexy ! déclara-t-il, admiratif.

En l’espace de dix minutes, deux hommes avaient complimenté Sweeney sur son sex-appeal. Le chandail, sans doute. Elle se promit de remiser ce vêtement au fond de sa penderie. Et cela bien qu’elle adorât cette nuance de rouge.

— Les McMillan ne sont pas arrivés, lui annonça le réceptionniste, qui toucha son coude, puis effleura l’intérieur de son bras du bout des doigts. Voulez-vous une tasse de thé, en attendant ?

Le don Juan réservait d’ordinaire ce genre d’égards aux clients. Sweeney s’alarma. Le rouge semblait avoir des effets ravageurs sur la gent masculine. Or les hommes n’apportaient que des soucis. Sweeney se savait solitaire, et heureuse de l’être.

Mais elle boirait volontiers une tasse de thé.

— De l’Earl Grey, avec un morceau de sucre roux.

— Tout de suite.

Le jeune homme disparut dans la petite alcôve où l’on préparait les boissons. Sweeney regarda autour d’elle et s’étonna de ne pas voir Candra. On attendait les McMillan d’une minute à l’autre et la directrice de la galerie aurait déjà dû être là. Elle accueillait toujours ses clients elle-même.

Sweeney admira les lieux. Un double escalier majestueux, au fond de la pièce, conduisait à l’étage supérieur. L’endroit était très lumineux. Mais toujours pas de Candra.

Kai reparut, une tasse en porcelaine de Chine à la main. Le parfum de la bergamote ravit Sweeney.

— Où est Candra ? demanda-t-elle en humant son thé.

— Dans son bureau, avec Richard.

Kai jeta un coup d’œil à la porte fermée.

— J’imagine que les transactions posent quelques problèmes, remarqua-t-il.

Sweeney fronça les sourcils, perplexe.

— Quelles transactions ?

Kai lui fit un clin d’œil.

— Le divorce, bien sûr.

— Le divorce ?!

Sweeney en resta abasourdie. Elle avait deviné que le mariage de Candra n’était pas sans nuages, mais les séparations lui donnaient un sentiment d’insécurité et lui rappelaient les multiples divorces de ses parents.

— Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant ! s’exclama Kai. La chose est dans l’air depuis presque un an. Depuis votre arrivée à New York, en fait.

Sweeney ne suivait même pas les campagnes présidentielles. Comment aurait-elle pu savoir que Candra divorçait ? Elle avait conclu un accord avec la directrice de la galerie, un accord qui profitait aux deux parties. Sweeney avait établi des rapports cordiaux avec Candra, sans toutefois se lier d’amitié avec elle. Il se pouvait, de plus, que Mrs Worth quittât son mari sans regrets : les couples se faisaient et se défaisaient constamment, dans les milieux de l’art. Sweeney se demandait d’ailleurs pourquoi ces gens prenaient la peine de se marier.

Ses propres parents totalisaient sept remariages à eux deux ! Sweeney avait un demi-frère du côté de sa mère. Celle-ci, estimant que la maternité l’éloignait de sa création, s’était fait stériliser après la naissance du garçon. Le père de Sweeney, quant à lui, avait continué à procréer sans vergogne. Il avait pour sa part mené de front une carrière de cinéaste et de père – il comptait six enfants de six femmes différentes ! Aux dernières nouvelles, il devait se remarier pour la septième fois, mais cette information datait de deux ans : il pouvait fort bien avoir épousé sa huitième femme dans l’intervalle, puis avoir renoué avec la quatrième – voire même avec la mère de Sweeney. La jeune femme n’avait que des contacts épisodiques avec sa famille.

— Candra a quitté son hôtel particulier de Manhattan peu après Noël, déclara Kai, qui se repaissait de ces commérages. Je m’en souviens parce qu’elle a organisé une fête dans son nouvel appartement au jour de l’an. Un vrai délire ! Vous ne vous rappelez pas ?

— Je sors très peu, répondit Sweeney.

Sa dernière fête remontait à son dixième anniversaire : elle s’était réfugiée dans sa chambre avant qu’on ne serve la glace, laissant les garnements que sa mère avait invités se chamailler entre eux.

En réalité, elle se sentait mal à l’aise dans ce genre de réunion. Elle craignait sans cesse de commettre un impair. Sa mère, toujours prompte à la dévaloriser, se plaisait à dire que sa fille avait la grâce d’un d’éléphant dans un magasin de porcelaine.

— Vous auriez dû venir à celle-ci, remarqua Kai, qui frôla encore une fois l’intérieur de son bras. Les canapés étaient exquis, le champagne coulait à flots, et il y avait tellement de monde qu’on ne pouvait plus circuler. C’était génial !

Génial… Sans doute n’avaient-ils pas la même conception de la fête, songea Sweeney. Elle écarta son bras du jeune homme. Ce don Juan n’avait pourtant jamais tenté de la séduire. Elle se promit, cette fois, de brûler le pull-over rouge – autant employer les grands moyens.

— Excusez-moi, dit Kai, conscient que ses attentions ne produisaient pas l’effet escompté.

Puis il lui sourit.

— Vous êtes hyper sexy, Sweeney. Cela valait la peine d’essayer !

— Hum, marmonna-t-elle.

— Vous découragez les hommes, ma chère, mais si un jour vous changez d’avis, passez-moi un coup de fil.

Kai s’interrompit.

— Mais sinon, le travail, ça avance ?

Sweeney haussa les épaules.

— Je ne saurais le dire. Je peins des choses différentes. J’essaie de nouvelles techniques.

Ce n’était pas la vérité. Cependant, elle n’allait pas pleurer sur l’épaule de Kai. Il n’avait pas à savoir combien la nouvelle orientation que prenait la peinture de Sweeney perturbait celle-ci – ni à quel point elle s’avérait impuissante à endiguer le phénomène. Elle essayait de poursuivre dans la veine délicate et éthérée qui la caractérisait, mais elle avait perdu la main, semblait-il. Sweeney avait pris goût aux couleurs vives, presque criardes. Son optique changeait. Le résultat était choquant, déséquilibré. Elle en arrivait à douter de son talent, au point qu’elle n’avait pu se résoudre à montrer ses toiles à quiconque.

— Vraiment ? demanda Kai, intéressé. Vous avez quelque chose d’achevé ? J’aimerais voir ce que vous faites.

— J’ai terminé plusieurs tableaux, mais je ne me sens pas prête à les exposer.

— Il n’y a plus que deux tableaux de vous à la galerie. Nous avons vendu tous les autres. Il faudrait que vous nous apportiez quelque chose, Sweeney.

— Je sais.

Elle allait effectivement devoir s’exécuter. Et si ses nouvelles œuvres ne se vendaient pas, elle allait crever de faim, c’était aussi simple que cela. Mais comment espérer trouver des acheteurs si elle ne laissait personne voir ses toiles ?

Kai jeta un coup d’œil à sa montre.

— Les McMillan ne devraient plus tarder, déclara-t-il. J’espère que Richard sera parti avant qu’ils n’arrivent. Candra n’aime pas que son mari vienne à la galerie. Elle préfère le voir chez son avocate. Elle est furieuse après lui, en ce moment.

— Il refuse de divorcer ?

Kai parut perplexe.

— Difficile de savoir ce que veut Richard. Mais il se montre intransigeant et ces discussions perturbent Candra.

— Elle regrette peut-être sa décision. Et elle ne sait plus comment faire marche arrière.

— Oh, elle n’a jamais souhaité cette séparation ! s’exclama Kai, ravi de médire. D’après ce que j’ai compris, c’est Richard qui a demandé le divorce. Candra parle de consentement mutuel, mais cette rupture l’afflige, en réalité.

Sweeney se reprocha de prêter l’oreille à ces ragots. Elle se promit de résister au désir d’en apprendre davantage sur Richard et Candra.

La tentation était forte, toutefois. Les potins rendent la vie plus délectable – comme les sucreries.

La porte du bureau s’ouvrit. Sweeney se retourna et, l’espace d’un instant, se surprit à dévisager Richard Worth, comme hypnotisée par ses yeux noirs. Candra parut à son tour, l’air tendu. Elle attrapa Richard par le bras et le força à rentrer dans le bureau. Puis elle claqua la porte sur eux, refusant d’afficher le spectacle de ses déboires conjugaux.

— Oh, oh, jubila Kai, avec une satisfaction perverse. Ça va saigner !

Les couleurs du crime
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